Réhumidifier l'argile revient à empêcher le sol de sécher sous la semelle
Une argile se rétracte en perdant son eau et gonfle en la reprenant. Sous une maison, ce va-et-vient se concentre dans le premier ou les deux premiers mètres de terrain, là où l'été, la chaleur et les racines pompent l'humidité. C'est le mécanisme du retrait-gonflement des argiles : la semelle ne descend pas partout de la même façon, parce que le sol sèche davantage sous un angle exposé au soleil ou près d'une haie que sous le centre de la maison, et les murs se fendent là où les mouvements diffèrent.
Les réparations habituelles répondent à ce mouvement sans toucher à sa cause. La reprise en sous-œuvre va chercher un sol stable plus bas, sous la tranche qui bouge. Les injections de résine visent à combler ou à consolider le terrain sous les fondations. L'écran anti-évaporation enterré, lui, freine le dessèchement au pied des murs en coupant le sol du soleil et des racines.
La réhumidification va plus loin dans la même direction que l'écran : au lieu de seulement ralentir le séchage, elle apporte de l'eau pour garder l'argile à une humidité à peu près constante, juste au niveau de la semelle filante. Si le sol ne sèche plus, il ne se rétracte plus, et la maison n'a plus de raison de bouger. Tout l'enjeu est de doser : trop peu d'eau ne sert à rien, trop d'eau peut faire gonfler l'argile et soulever ce qu'elle porte.
À Mer, une maison de 1968 fissurée en 2015 a servi de banc d'essai
La maison retenue pour l'essai se trouve à Mer, entre Blois et Orléans. C'est une maison à étage de 200 m², construite en 1967 et livrée en 1968. À l'été 2015, trois fissures y sont relevées : une sur la façade côté rue, une sur le pignon, une sur la façade côté jardin. Des haies et des érables poussent à proximité.
Le terrain réunit tout ce qui fait travailler une maison l'été. Sous la maison, environ deux mètres d'une argile brune très plastique reposent sur le calcaire de Beauce, atteint vers cinq mètres. Les essais de laboratoire classent ce sol argileux parmi les plus sensibles à l'eau : plus de la moitié de ses grains mesurent moins de deux millièmes de millimètre.
La maison et son sol, d'après la fiche du Cerema
Source : Cerema, « MACH, Maison confortée par humidification », présentation du 6 juin 2019. Les partenaires de l'essai étaient le ministère de la Transition écologique, l'Agence Qualité Construction, Challenge Agriculture et ELEX.
L'eau du toit descend jusqu'au pied de la semelle sans pompe
Le dispositif n'utilise pas l'eau du réseau. Il récupère celle qui tombe sur le toit, la garde en réserve pendant l'hiver et le printemps, puis la rend au sol quand il en manque. Tout se fait par gravité : l'eau coule des cuves jusqu'aux points d'injection sans pompe ni moteur.
Le trajet de l'eau, du toit au sol de fondation
- Toit et gouttières L'eau de pluie est captée par les descentes existantes.
- Deux cuves de stockage ≈ 2 000 puis 2 300 L Capacité portée à 2 300 litres en 2017, trop-plein vers le réseau public.
- Cuve d'injection 300 L Elle alimente les points d'injection.
- Filtre et vanne Ouverts à la main au moment d'injecter.
- Tube à travers la dalle Ø 5 cm Tube en PVC fermé par un bouchon, un capillaire descend dedans.
- Goutteur près de la semelle L'argile s'humidifie peu à peu sous le niveau de la fondation.
Dix points d'injection, numérotés de P1 à P10, ont été répartis le long du pignon de la maison.
Le choix du goutte-à-goutte n'a rien d'anodin. Une argile qui reçoit beaucoup d'eau d'un coup la laisse ruisseler en surface ou la concentre en un point, où elle peut gonfler. Versée lentement au bon niveau, l'eau diffuse dans le sol et forme une zone humide autour de la semelle, sans inonder le terrain.
Vingt sondes de succion disent quand l'argile commence à sécher
Pour savoir quand ouvrir les vannes, l'équipe ne se fiait pas à la météo seule. Vingt sondes ont été enfoncées à un mètre de profondeur le long du pignon. Elles mesurent la succion du sol, c'est-à-dire la force avec laquelle l'argile retient l'eau qui lui reste. Un sol gorgé d'eau a une succion faible ; plus il sèche, plus il « aspire » et plus la valeur monte, exprimée en kilopascals (kPa).
Une centrale d'acquisition enregistre ces mesures en continu. Deux capteurs posés sur les fissures suivent leur ouverture, et un thermo-hygromètre relève la température et l'humidité de l'air. Les pics de succion déclenchent les injections ; les mesures suivantes montrent si l'eau a bien atteint le sol.
Les deux pics de succion relevés sous le pignon
- 170 kPa · été 2017 Succion la plus forte de l'année, relevée au milieu du pignon.
- 239 kPa · été 2018 Valeur atteinte plusieurs fois : c'est le maximum que les sondes peuvent mesurer. Le sol était peut-être plus sec encore.
La présentation du Cerema ne fixe pas de seuil chiffré déclenchant l'injection : le cadran montre seulement les maximums relevés.
L'été 2018 a demandé une fois et demie plus d'eau que 2017
Les deux premiers étés d'injection n'ont pas du tout eu le même visage. En 2017, neuf injections étalées du 1er juin au 31 octobre ont suffi. En 2018, la sécheresse a duré jusqu'au début de l'hiver : il a fallu quinze injections, du 30 juin au 15 décembre, et 4 010 litres au lieu de 2 660.
Ce que les capteurs ont enregistré sur les fissures est encourageant. En 2017, la fissure n° 1 s'est stabilisée pendant la période d'injection. En 2018, plus difficile, la fissure n° 3 s'est ouverte jusqu'à environ 1,2 mm au plus fort de la sécheresse, puis s'est refermée. Le Cerema en a tiré une conclusion précise : les injections faites juste après un pic de succion font baisser la succion et stabilisent les fissures.
Quatre ans plus tard, en octobre 2022, le Cerema qualifiait de « satisfaisants » les résultats obtenus sur la maison : l'ouverture des fissures est restée stable et aucune nouvelle fissure n'est apparue.
Environ 15 000 € HT annoncés, mais des limites à connaître
Le porteur du projet a présenté un coût d'environ 15 000 € HT pour la maison de Mer, soit à peu près 75 € par mètre carré habitable. Il le compare à au moins 50 000 à 70 000 € HT pour une solution classique. Ces chiffres viennent de la fiche du projet publiée sur la plateforme Construction21 : ce sont des montants annoncés pour une maison, pas un tarif de marché constaté sur plusieurs chantiers.
Coûts annoncés pour la maison de Mer, en milliers d'euros HT
Réhumidification MACH ≈ 15 k€
Cuves, circuit d'injection, sondes et centrale de mesure, soit environ 75 €/m².
Solution classique de confortement 50 à 70 k€ et plus
Fourchette basse avancée par le porteur du projet ; elle peut monter nettement selon la maison.
milliers d'euros HT
Source : fiche « MACH, Maison confortée par humidification », Construction21, chiffres présentés par le porteur du projet. Le projet a reçu le Prix spécial Innovation des Trophées Bâtiments Résilients.
L'écart est réel, mais la comparaison a ses angles morts. Une reprise en sous-œuvre par micropieux traite durablement la fondation, une fois pour toutes. La réhumidification, elle, ne fonctionne que tant qu'on l'entretient : à Mer, les vannes s'ouvraient à la main, et il faut quelqu'un pour suivre les mesures, nettoyer le filtre et vérifier les cuves chaque été. La même remarque vaut pour l'injection de résine expansive, autre solution présentée comme plus légère : son efficacité dépend du sol et du diagnostic posé avant.
Le procédé dépend aussi de l'eau disponible. Une longue sécheresse vide les cuves au moment précis où le sol en a le plus besoin, comme l'a montré l'été 2018. Enfin, il n'a été suivi jusqu'au bout que sur une seule maison, avec un sol, une végétation et une construction précis. Rien ne permet encore de dire qu'il donnerait le même résultat sur un pavillon des années 1930 en meulière ou sur une maison à sous-sol partiel.
La recherche se poursuit sur une trentaine de maisons, sans résultat publié
Le succès de Mer a lancé une seconde vague d'essais. Le Cerema a ouvert deux programmes : MACH Séries, qui reproduit le dispositif sur des maisons de configurations différentes pour vérifier qu'il s'adapte à d'autres sites, et RGA-Prevent, qui multiplie les sondes dans les sols argileux pour mieux comprendre leur comportement face au changement climatique. En juin 2023, le groupe Covéa a signé avec le Cerema une convention de deux ans et demi pour tester le procédé sur une trentaine de maisons de ses assurés MAAF, MMA et GMF.
Où en est la réhumidification, année par année
Sources : Cerema (présentation du 6 juin 2019 et article du 6 octobre 2022), communiqué Covéa du 8 juin 2023, Mission Risques Naturels (épisode 9, 10 juillet 2021).
Tant que ces résultats ne sont pas publiés, la réhumidification reste une technique expérimentale. Aucune entreprise ne peut aujourd'hui la proposer avec le même recul qu'une reprise en sous-œuvre, et aucun assureur ne la finance de façon courante en dehors de l'essai Covéa. Le Cerema rappelle de son côté l'enjeu : 10,4 millions de maisons sont potentiellement très exposées au retrait-gonflement des argiles en France, et ce phénomène pèse 38 % des coûts du régime des catastrophes naturelles.
Votre maison relève-t-elle de cette piste ? Nous commençons par la cause
La réhumidification ne répare rien : elle empêche un mouvement de se reproduire. Elle n'a donc de sens que si la cause des fissures est bien un sol argileux qui sèche l'été, et si la maison a encore une structure saine. Avant d'en parler à un propriétaire, nous vérifions trois points lors d'un diagnostic des fissures : que le tracé et le calendrier des fissures correspondent à des cycles de sécheresse, que le sol est bien argileux à la profondeur de la semelle, et qu'aucune autre cause ne domine.
Ce qui oriente vers la piste, ce qui l'écarte
La piste mérite d'être étudiée
- Les fissures s'ouvrent l'été et se referment l'hiver Le rythme des saisons est la signature d'une argile qui sèche puis se réhydrate.
- Le sol est argileux au niveau de la semelle Une étude de sol ou un sondage le confirme, sur une épaisseur qui reste accessible.
- Un côté de la maison sèche plus que l'autre Pignon au soleil, haie ou arbre proche : la différence d'humidité explique la fissure.
- La structure est encore saine Les fissures restent fines et la maison ne s'est pas disloquée.
L'eau ne réglerait rien, ou aggraverait
- Une canalisation fuit sous la maison Le sol est trop mouillé, pas trop sec : il faut d'abord réparer la fuite.
- L'argile gonfle et soulève le dallage Ajouter de l'eau accentuerait le soulèvement.
- Un remblai se tasse sous son propre poids Le mouvement ne dépend pas des saisons ; l'eau peut même l'accélérer.
- Le sol porteur n'est pas argileux Sable, craie ou calcaire ne réagissent pas à l'humidité de la même façon.
Ce tri ne remplace pas une étude de sol : il dit seulement si la question mérite d'être posée à un géotechnicien.
Quand la piste est ouverte, elle se compare aux autres solutions qui jouent sur l'humidité du sol. Un écran anti-évaporation enterré protège le pied des murs sans apport d'eau ni entretien, mais sans pouvoir réhydrater une argile déjà sèche. À l'inverse, renvoyer toutes les gouttières vers un puisard trop proche de la maison n'a rien à voir avec MACH : l'eau y arrive en masse, en un point, au moment des pluies, et peut faire gonfler ou ramollir l'argile au lieu de la stabiliser. C'est le dosage, mesuré et réparti, qui distingue les deux.
Sans aller jusqu'à un dispositif instrumenté, certains gestes d'entretien autour de la maison vont dans le même sens : éloigner les eaux de toiture du pied des murs sans les concentrer, tailler les haies proches, éviter les arrosages massifs et ponctuels. Ils ne remplacent pas une réparation, mais ils limitent l'écart d'humidité qui fait bouger la maison.
Deux situations demandent une prudence particulière. Une maison dont le dallage se soulève après les pluies souffre d'un gonflement de l'argile, que l'eau aggraverait. Et une maison sur radier fissurée pose un autre problème : la dalle porte la maison entière, et humidifier sa périphérie ne règle pas forcément ce qui se passe sous son centre.